mercredi 2 décembre 2009

LES ENJEUX D'UNE POLITIQUE CULTURELLE

après le départ du Conseil fédéral de Pascal Couchepin

( Texte de Roger Favre paru dans SI, revue du Théâtre Forum de Meyrin et du Théâtre de Carouge- Atelier de Genève en novembre 2009)


"C'est la beauté qui sauvera le monde" pour Dostoïevski. Pour Pascal Couchepin, ce sont plutôt les agents d'assurance. Sinon pourquoi les propos sur la culture du futur ex-ministre ont-ils la même résonance que ceux de Séraphin Lampion négociant un contrat dans Tintin et les bijoux de la Castafiore ?


Le fait est qu'avant le Valaisan, aucun conseiller fédéral n'avait autant contribué à détruire la dimension civique de la culture pour la réduire à un objet de marché, conformément au credo néo-libéral.


De la commercialisation des moeurs consécutive à ce credo résulte, pour l'heure, une crise mondiale dont on privilégie surtout l'aspect financier alors que ses racines révèlent un mal qui fait violence à ce qu'il y a de plus profond, de plus intime en nous.


Ces jeunes Romands solidaires des lycéens grecs en révolte voici un an l'avaient bien compris, à en juger ce slogan qui clamait : Notre passé est atroce, notre présent insoutenable, heureusement qu'on n'a pas d'avenir !


Ceux-là mesurent fort bien que dans jeu de l'avion qu'on nomme abusivement l'économie, ce sont les derniers entrés dans la partie qui sont les cocus de leurs parents.



La culture en notation


En prévision d'une rupture désormais inévitable, l'exercice prioritaire de la conscience, de la mémoire et de l'imagination créatrice dépasse donc de très loin ce qu'on entend habituellement par culture, à savoir la production des spectacles, des concerts ou des livres.


Toute notre civilisation pour l'heure est sous l'effet d'une mutation culturelle dont l'impact dramatique est souvent comparé à celui qui bouleversa l'Europe à la fin du Moyen-Âge.


A notre avis, il n'est guère de texte qui évalue avec plus de clarté l'enjeu de cette mutation que Le temps du changement ( en français aux Ed. du Rocher, 1983 ) dans lequel le physicien Fritjof Capra décrit le chaos consécutif au dépassement du modèle cartésien-newtonien à tous les niveaux de la connaissance. Capra permet ainsi de valoriser Marx quand il dépasse ses schémas cartésiens, ce Marx tardif notamment qui va jusqu'à déclarer : Je ne suis pas un marxiste.


A l'inverse du penseur de Trêves qui crut pouvoir reprocher son inactualité à la culture, Le temps du changement met en évidence le caractère synchronique de celle qui émerge aujourd'hui à l'échelle planétaire. C'est en effet nourris de modèles culturels millénaires que les Schrödinger et autres Bohr ont révolutionné notre vision du réel par leurs théories des quanta.


Dans le même sens , c'est en interrogeant les formes ancestrales de la culture mexicaine qu'Octavio Paz a redéfini l'idée de modernité dans le discours occasionné par son prix Nobel.



Pourquoi faut-il que par son ton dominant, Expo 02 ait été à contresens de ces démarches en privilégiant des manifestations à la gloire d'un futur technologique qui perpétue les pires clichés engendrés par les récits de Jules Verne ?


Pourquoi une vision de la modernité qui converge avec celle de Paz comme d'un Rougemont fut-elle écartée par les responsables d'Expo 02 sous prétexte que le grand public ne la comprendrait pas, comme nous l'a confié l'un d'eux ?


Qui décide préventivement de ce que la population de notre pays est en mesure de comprendre ? Et ceci alors que le dispositif médiatique, et même nos écoles, rappellent de plus en plus cette machine à crétiniser les gens inaugurée par l'Amérique, laquelle en essuie aujourd'hui les effets ?


La dimension civique


Alors que les 22% d'illettrés recensés en Suisse ne sont que la partie émergée d'un mal plus profond qui, comme l'a écrit Rougemont, entraîne nécessairement à la ruine de la communauté par le seul fait qu'il ruine le langage, à quoi comparer les mesures de l'Office fédéral de la culture en charge initiale du dossier ?


A la mobilisation des sapeurs-pompiers ou à la vigilance des gardes-chasse cantonaux en cas d'invasion militaire du pays ?


Sans la réhabilitation de cette culture fondamentalement civique à laquelle la démocratie doit son modèle d'origine et dont le dernier apport au monde politique date de l'époque où les Américains, défilant par centaines de milliers,contribuèrent à arrêter la guerre du Viêt- Nam, quelle réponse les pouvoirs publics donneront-ils aux jeunes de notre pays qui descendraient à leur tour dans la rue ?


Quelle réponse qui ne sera pas celle des gaz lacrymogènes ou de subsides "culturels" accrus pour des Love Parade ?


mardi 3 novembre 2009

Prosper Et Archibald

- CE LOGO PROSPER ET ARCHIBALD, C'EST QUOI ?
- A partir de l'allemand bald qui signifie bientôt, Archibald symbolise rien moins que l'arche future par laquelle l'humanité sera sauvée.

La spiritualité de l'ours Prosper frappe ici non moins que celle de n'importe quel pêcheur aperçu de dos. Qu'il pêche atteste qu'il y a encore du poisson dans l'eau, ce qui prouve que tout n'est pas perdu.

Quant au légendaire Noé, on le reconnaît fumant sa pipe à l'arrière du bateau au milieu de ses animaux favoris.
Enfin, comme nous sommes ici après le déluge, il va de soi que l'on est à Neuchâtel, l'arche flottant à la verticale au-dessus du Château.

Toute autre interprétation est nulle et non avenue.

- ET QUE DESIGNE T-IL ?
- Un réseau culturel d'action civique, ainsi qu'il se définit lui-même.

Son but est de rétablir la dimension civique de la culture née sur l'agora de l'ancienne cité grecque, en particulier Athènes. Même sous régimes aristocratiques, ce premier modèle de concertation collective n'a cessé de s'améliorer en 25 siècles et c'est à lui que nous devons les premières formulations d'idées comme celles de la liberté et de la conscience personnelle par la démocratie.Si ce modèle culturel fut à l'origine de mouvements populaires de taille qui ont marqué l'émergence d'un civisme à mesure planétaire voici environ 40 ans, il s'est érodé dangereusement depuis sous l'effet de la réaction néo-libérale qui réduit la liberté du citoyen à celle du consommateur.

- CE CONSOMMATEUR N'A-T-IL DONC PLUS LE DROIT DE VOTE?
- Oui, mais sait-il toujours pour quoi il vote ? Jusqu'à voici une trentaine d'années, il formait son opinion à partir de débats publics et contradictoires qui rassemblaient physiquement tous les citoyens qui le souhaitaient dans un même lieu.

C'est ainsi qu'entre 1977 et 1980, mes amis et moi avons réunis jusqu'à 400 personnes à Neuchâtel dans ce Hyde Park qu'était alors la salle de la Cité universitaire pour des conférences ou projections de films sur les choix de société en rapport avec l'écologie.

Chacun pouvait se mêler à la discussion générale qui suivait alors que les débats de la radio ou la télévision aujourd'hui sont filtrés. Si le Centre culturel neuchâtelois dirigé en ce temps - là par Jacques de Montmollin, assurait gratuitement l'organisation de ces soirées, il n'est plus désormais qu'un théâtre commercial comme les autres attestant que Neuchâtel n'est plus que la banlieue culturelle de Lausanne.

- LA RADIO ET LA TELEVISION FAUSSENT-ILS VRAIMENT LE DEBAT PUBLIC ?
- Pas eux seulement. Ce débat public est confisqué par les médias qui ont tout loisir de le manipuler, comme nous l'avons vérifié en tant qu' acteurs sur le terrain électoral.

Il en résulte une dégradation du niveau de l'information déjà constatée vers la fin des années 80 par par le maître juriste du domaine que fut Philippe Bois. Cette baisse générale s'est accrue depuis d'une crise du langage que nous situons plus loin et dont l'illettrisme n'est que le moindre aspect.

Or, est-il besoin de souligner que dès son premier modèle grec dont, nous sommes les héritiers, la citoyenneté va de pair avec la maîtrise de la parole.


- POUR VOUS, LA PRATIQUE METHODIQUE DE LA PAROLE DOIT DEVENIR UNE PRIORITE SCOLAIRE...
- L'enseignement méthodique de la parole par mémorisation, récitation scandée et par l'improvisation doit devenir une discipline de base dont tout enfant doit bénéficier durant tout le temps de la scolarité, par le biais de la pratique théâtrale en particulier.

L'enjeu d'une politique culturelle, selon le titre de l'article plus loin, est tout entier dans cette exigence très clairement motivée.

- N'EST-CE PAS UNE REVOLUTION PAR L'ECOLE QUE VOUS PROPOSEZ ?
- Plutôt une réforme du système scolaire dans le sens de ce qu'a réclamé Pierre Marc, chercheur en sciences de l'éducation de l'université de Neuchâtel voici une quinzaine d'années.

Imaginez qu'une génération d'élèves soit entièrement constituée d'Einstein en puissance: après neuf ans d'instruction publique, on retrouverait la même proportion de très doués, de moyennement doués et de futurs cols bleus que dans les volées traditionnelles.

C'est, librement résumé, ce qu'a démontré l'étude de Pierre Marc. Ceci signifie que l'école, fille de la Révolution de 1848, reproduit les inégalités sociales en violation des principes inscrits dans la Constitution républicaine qui l'inspire.

Qui disait déjà Je ne viens pas pour abolir mais pour accomplir ?

- MAIS QUEL RAPPORT ENTRE VOTRE PROJET ET LA POLITIQUE CULTURELLE ?
- Que n'importe quels actrices et acteurs futurs de la vie publique puisse acquérir la maîtrise de la parole la meilleure possible dès l'école, c'est le socle sans lequel une politique culturelle ne peut s'ériger que sur le vide.

A partir du langage, l'école et la culture ont le même rapport entre elles que le cerveau droit et le gauche.

Tous deux constituent une unité dualiste qu'on ne peut assumer qu'en les comprenant dans leurs rapports interdynamiques, ce que faisaient notamment les anciens Grecs.

Les traiter séparément, n'en déplaise au président de Pro Helvetia Monsieur Annoni, relève d'une logique schizoïde à l'origine de la crise générale des valeurs dans laquelle nous barbotons.

- COMMENT CE MOUVEMENT EST-IL STRUCTURE?
- C'est un réseau avec un comité exécutif d'une dizaine de personnes et des statuts réguliers comme pour toute association.

N'importe qui peut demander à faire partie de ce comité s'il est en accord avec ses buts. Pour le reste, chacun peut inscrire son nom sur la liste du réseau et participer librement aux actions qui l'intéressent. Il peut proposer aussi des actions au comité.


Nous remercions Mathieu Menghini, le Théâtre Forum de Meyrin et ses associés de nous avoir demandé l'article intitulé Les enjeux d'une politique culturelle ci-après.
Cet article au sommaire de la revue SI soulève des sujets d'intérêt général évident qui ne trouvent malheureusement aucun support de publication dans le canton de Neuchâtel.
Ces sujets feront toutefois l'objet d'un débat à la galerie YD, rue Fleury 6, à Neuchâtel, en janvier ou février de 2010.

L'ENJEU D'UNE POLITIQUE CULTURELLE


L'ENJEU D'UNE POLITIQUE CULTURELLE
DIALOGUE IMAGINAIRE AVEC L’AVOCAT DU DIABLE
De la crise du langage à celle de l’humain



L’avocat du diable : Vous qui critiquez si volontiers, que diriez-vous à ces jeunes ? Face à l'emprise croissante des technologies, qu'est-ce qui leur permet de croire qu'ils ne sont pas les objets télécommandés, mais les acteurs de leurs destinées personnelles et collectives ?
Roger Favre : Des forces libératrices qui dorment à divers degrés dans chacun de nous et dont Einstein nous donne la clé en rappelant que : « L'imagination créatrice est plus importante que le savoir acquis. » Cette imagination, hélas, l'école publique se garde bien de l'éveiller, comme Henri Roorda le fait comprendre dans son fameux Le pédagoque n'aime pas les enfants. En citant Nietzsche, ce pamphlet affirme que : « Les hommes sont destinés à devenir des machines et que, pour cette raison, il faut les habituer à s'ennuyer. »


Cette critique de l'école comme « caserne d'enrégimentement des esprits » n'est-elle pas datée ?
RF : Nullement. L'école est à l'image de notre société où, de plus en plus, « tout est permis sauf la liberté. »


Autrement dit ?
RF : Dans Le meilleur des mondes, la prophétie pessimiste d'Huxley, la mesure de la liberté est représentée par le dernier individu nourri du verbe créateur de Shakespeare. Ce solitaire finit par se donner la mort. Pour Nietzsche, encore lui, la mesure de la liberté tient dans la faculté de créer par la parole, ce qui le pousse à protester au chapitre Lire et écrire d'Ainsi parlait Zarathoustra vers 1880 : « Encore un siècle de lecteurs et l'esprit se mettra à puer. » Puis, d'ajouter un peu plus loin : « Celui qui écrit avec du sang et en aphorismes, celui-là ne veut pas être lu mais appris par cœur. »


Ce que vous citez là, Nietzsche ne l'a pas moins écrit...
RF : La langue écrite n'est qu'un aide-mémoire pour lui.


À partir de là, il faudrait donc que l'école publique entraîne les potaches à l'exercice méthodique de la parole. De quelle manière ?
RF : Par la mémorisation, la récitation puis l'improvisation, donc par le théâtre promu discipline de base tout le temps de la scolarité. C'est ce que font d'ailleurs certaines écoles privées comme celle de Steiner.


L'école publique ne fait-elle donc vraiment rien dans ce sens ?
RF : L'enseignement de la langue parlée s'y fait sans méthode ni plan de travail, critique Philippe Perrenoud de l'Université de Genève. Si les maîtres d'auto-école devaient enseigner de cette manière, ils seraient les plus sûrs alliés des croque-morts.


Et comment l'expliquer selon vous ?
RF : Parce que, de maîtresse, la parole n'est plus que la souillon du logis à l'heure qu'il est : « ...la parole est désormais réduite à n'être que transmission d'information. La phrase est devenue purement utilitaire. Le modèle est devenu le langage de l'ordinateur », écrit Jean-Luc Porquet résumant ici les vues souvent prophétiques de Jacques Ellul, ce proche d'Huxley dans le livre qu'il lui a consacré.


Mais l'ordinateur ne sait-il pas plus et mieux que nous, de façon beaucoup plus logique ?
RF : C'est le credo de certains universitaires dans le sillage du cybernéticien Kevin Warwick qui propose de greffer des implants informatisés pour assister son cerveau. Ça ne semble pas d'ailleurs une utopie du point de vue technique.


Ne serait-ce pas un progrès ? Sinon, quels en seraient les inconvénients selon vous ?
RF : Le premier d'entre eux correspond à ce qu'a résumé l'ancien directeur du musée de l'Art brut de Lausanne, Michel Thévoz, qui décrivait dans Le nouveau quotidien ce « rêve monstrueux d'un langage rigoureux, rationnel, codé sur le mode binaire. » Puis d'ajouter : « Il s'agit d'un fantasme technocratique que j'appelle le technofascisme, à savoir cette ambition de maîtrise sémantique, simpliste et totalitaire. » Après l'avoir défini comme « ...notre espace, notre ressource, notre transcendance », Thévoz précisait qu'un contrôle technique total du langage mettrait fin non seulement à l'inventivité humaine sur le plan artistique, mais aussi scientifique : « Les plus grands savants comme François Jacob ou Ilya Prigogine admettent que leurs découvertes viennent non pas d'une démarche programmée, mais très souvent d'une sorte d'inspiration, de délire, de projections insensées. » C'est ce que Nietzsche résumait en écrivant : « Il faut porter du chaos en soi pour créer une étoile dansante. »


À user du terme de technofascisme, Thévoz ne peint-il pas le diable sur la muraille ? Le terme de technofascisme est caractéristique de ceux qui voient dans les technologies nouvelles des outils de domination de certaines castes sur les masses et les individus.
RF : Bien sûr, comme on le dit de l'argent, l'ordinateur notamment est un bon serviteur mais un mauvais maître. Reste que les castes dont vous parlez existent, comme le révèle le sort fait à Josef Weizenbaum, un maître informaticien du MIT, qui dénonça la sous-religion engendrée par l’ordinateur dans les années 1980. En 1946, Einstein – encore lui – s'était exprimé sur les effets pervers d'un certain type de développement en écrivant : « Je pense que l'effroyable détérioration de la conduite morale des hommes d'aujourd'hui découle de la mécanisation et de la déshumanisation de nos vies – le désastreux sous-produit de la mentalité scientifique et technique. »


Mais comment l'éviter sans renoncer au développement ?
RF : La croissance industrielle qui domine nos sociétés depuis deux siècles est quoi qu'il en soit condamnée désormais, comme l'est, disons, celle d'un quidam qui mesurant deux mètres à vingt ans, n'atteindra pas trois mètres à trente. Le type de croissance que nous sommes contraints par conséquent de développer doit répondre de cet autre avis d'Einstein, qui écrit en 1952 : « L'amélioration des conditions de vie dans le monde ne dépend pas des connaissances scientifiques, mais, pour l'essentiel, de la mise en pratique de traditions et idéaux humains. » Il ne s'agit pas d'arrêter le développement, mais d'en changer culturellement le contenu. Ceci implique de repenser à la fois notre lien à la nature et les techniques de production des biens comme le fait Nicolas Georgescu-Roegen, un économiste ignoré de nos universités mais dont Marx adopterait aujourd'hui à n'en pas douter la théorie de base.


« Changer culturellement le contenu du développement », on veut bien. Mais pourquoi y mêler l'enseignement généralisé du théâtre comme discipline scolaire de base tel que vous le proposez ?
RF : Parce que la pensée est fille du langage, comme l'atteste un propos de Jacques Neirynck lors de la présentation de son livre Le huitième jour de la création en 1986 à la télévision romande : « Nous voyons arriver aujourd'hui les premières volées d'étudiants initiés à l'ordinateur qu'ils utilisent fort bien. Malheureusement, ces mêmes étudiants s'expriment fort mal, ce qui fait problème dans la mesure où l'on pense à partir du support des mots. »
Quand j'entends un universitaire se plaindre de candidats au doctorat composant des phrases à rebours de ce qu'ils croient signifier, il est évident que nous sommes dans une crise du langage plus profonde que l'illettrisme, à moins qu'elle n'en soit le soubassement.


Ce que vous dites de l'imagination créatrice ne prend-il pas trop au pied de la lettre le mot de Cocteau : « Tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet » ?
RF : Tout vrai créateur garde de l'esprit d'enfance et du poète en lui. Einstein – je n'ai pas fini de vous le servir – disait en 1923 : « Les grands savants sont toujours, aussi, des artistes. Puis, en 1938 : « Les concepts de la physique sont de libres créations de l'esprit et ne sont pas, contrairement à ce que l'on pourrait croire, déterminés par le monde extérieur. »


Alors que nous traitons ici de la culture, pourquoi faut-il que vous y mêliez des considérations sur le langage ? C'est à ce chapitre que le président de Pro Helvetia vous a rappelé à l'ordre lors d'un récent forum à Neuchâtel. Pour lui, vous vous trompiez de débat.
RF : Dans son sens large, pratiquement tout ce qui n'est pas fait de nature est fait de culture. La bombe atomique ou les chambres à gaz de ce point de vue sont bel et bien culturelles. Même un coup de poing sur le nez devient culturel s'il est gainé de cuir premier choix. Sans l'associer au langage qui en constitue l'indispensable mesure, le mot « culture » peut signifier tout et n'importe quoi. Si elle acceptait ouvertement d'en débattre, la Fondation Pro Helvetia devrait renier l'idéologie de marché à laquelle elle souscrit de plus en plus et pour la propagation de laquelle elle est implicitement mandatée. Quand il se félicite ainsi du caractère de plus en plus « apolitique » de la culture, notre ami Pius Knüsel (ndlr. directeur de Pro Helvetia) s'en prend à l'esprit de la polis, donc de l'ancienne cité grecque dont nous avons hérité les notions de liberté, de conscience personnelle et de démocratie.


Pourtant, cette ancienne cité connaissait l'esclavage...
RF : Cette inconséquence n'est pas étrangère à son effondrement. Aussi, pour notre salut, l'une des tâches premières de la culture devrait être d'approfondir le sens d'une liberté qui ne soit pas la licence. Comme le reconnaît le droit : « C'est parfois la règle qui libère et la liberté qui opprime. » Sans réflexion sur le langage, comment en juger ?


Monsieur Knüsel salue aussi le caractère de plus en plus « individualiste » de la culture que Pro Helvetia promeut. Vous le désapprouvez ?
RF : Dans Langage et silence, George Steiner décrit en quoi Shakespeare fut le médium de génie d'un peuple, toutes classes sociales confondues, dont il sublimait les tournures les plus quotidiennes par la magie d'une musique verbale qui continue de nous enchanter. Autant dire que les milliers d'analphabètes, en fait plus cultivés que nous, qui accouraient chaque jour au Globe de Londres vers 1600 pour y entendre Hamlet ou Le marchand de Venise en étaient co-créateurs jusqu'à un certain point. Cette symbiose sans équivalent d'un auteur avec son public fait douter Steiner qu'un nouveau Shakespeare ne voie le jour. Ceci ne doit pas empêcher que Shakespeare, « notre contemporain », comme le disait Brecht, nous tienne lieu de modèle. Ne serait-ce que parce qu'il atteste que le langage est d'abord une création communautaire. Et que rien mieux que l'épopée de son verbe ne peut nous instruire sur la mutation de civilisation en train de s'opérer.
L’individualisme n’est que le radotage de la création à son déclin. La vraie mesure de tout créateur en santé est celle de la personne.


Roger Favre